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“L’amoralitĂ© de web 2.0″
Edité le 21/08/2007 Tiré de Transnets
Adresse de l'article : http://pisani.blog.lemonde.fr/2007/08/19/lamoralite-de-web-20/

Comme les fraises, Nicholas Carr peut donner de l’urticaire. Mais il est peut-ĂȘtre le plus sĂ©rieux des critiques de web 2.0.

hippieipanema-flickr-roberto_sil.1187545924.jpg Dans “L’amoralitĂ© de web 2.0″ (son essai le plus lu. Il remonte Ă  2005 mais vaut la peine qu’on y revienne) il dĂ©nonce les pulsions “quasi religieuses” des promoteurs d’une vĂ©ritable “mĂ©taphysique du web”, les nostalgiques des annĂ©es soixante qui n’ont pas encore compris que “Le net concerne plus les affaires que la conscience, est plus un centre commercial qu’une commune”. Attention, Carr utilise le mot “amoral” dans son sens premier, c’est-Ă -dire “qui est moralement neutre” comme nous l’explique le Robert.

Cible de choix, il s’en prend Ă  un article de Kevin Kelly publiĂ© dans Wired sous le titre “Nous sommes le web” . Kelly y voit une “fenĂȘtre magique” aux capacitĂ©s “Ă©trangement divines” (spookily godlike). Dans la mĂȘme veine, il prĂ©dit que l’entrĂ©e en bourse de? Netscape sera reconnue dans trois mille ans comme “l’Ă©vĂšnement le plus grand, le plus complexe et le plus surprenant de la planĂšte”. Et comme ce genre de prophĂšte n’est jamais Ă  court d’images sermonneuses, il n’hĂ©site pas Ă  dresser un parallĂšle entre aujourd’hui et le fait que “Confucius, Zoroastre, Bouddha et les derniers patriarches juifs vĂ©curent Ă  la mĂȘme Ă©poque, un point d’inflexion connu comme l’Ăąge axial de la religion”.

Le contrepoint de Carr est imparable:

“Mon problĂšme est le suivant: quand nous voyons le web en termes religieux, quand nous l’imprĂ©gnons de notre besoin personnel de transcendance, nous ne pouvons plus le voir objectivement. Par nĂ©cessitĂ©, nous devons considĂ©rer l’;internet comme une force morale, pas comme un simple ensemble inanimĂ© de machines et de logiciels. Aucune personne dĂ©cente ne veut adorer un conglomĂ©rat amoral de technologies. Et c’est ainsi que tout ce que web 2.0 reprĂ©sente ? la participation, le collectivisme, les communautĂ©s virtuelles, l’amateurisme ? deviennent, sans discussion, de bonnes choses […]”.

Wikipedia, qu’il abhorre, est un bon exemple auquel doivent rĂ©flĂ©chir les plus farouches partisans du web. Parce qu’elle est “thĂ©oriquement bien” elle “doit ĂȘtre bien”? ce qui empĂȘche de voir les nombreux problĂšmes affectant sa qualitĂ©.

Le paradoxe de Carr c’est qu’il s’en prend Ă  la tonalitĂ© moraliste de certains partisans du web et des TIC pour mieux tomber dans une critique idĂ©ologique du phĂ©nomĂšne dans lequel il dĂ©nonce l’influence des hippies et des marxistes. VĂ©ritable horreur.

Ce spĂ©cialiste du business et des technologies de l’information dĂ©nonce les bouleversements introduits par l’;internet dans “l’Ă©conomie du travail crĂ©atif ? ou, d’une façon plus large, l’Ă©conomie de la culture et il le fait d’une façon qui pourrait bien rĂ©duire au lieu d’amplifier nos choix.” Wikipedia est loin, selon lui, d’avoir la qualitĂ© de l’Encyclopaedia Britannica “mais, parce qu’elle est créée par des amateurs, et non par des professionnels, elle est gratuite. Or, “le gratuit gagne toujours contre la qualitĂ©”.

EmportĂ© par son Ă©lan il dĂ©nonce la “vĂ©nĂ©ration” de l’amateur et la “mĂ©fiance” vis-Ă -vis du professionnel qu’il trouve dans nos “louanges sans nuances (unalloyed) de Wikipedia, […] et dans l’adoration des logiciels open source et des myriades d’autres exemples de crĂ©ativitĂ© dĂ©mocratique”.

Sa propre idĂ©ologie aveugle cet auteur pro-business et l’empĂȘche de voir que les logiciels open source sont, dans certaines conditions de monopole, la meilleure façon de prĂ©server l’innovation, la crĂ©ation et le dĂ©veloppement d’entreprises.

Mais il faut le lire. Dans d’autres essais il souligne que:

· “La structure des mĂ©dias web 2.0 peut propager des mauvaises choses aussi bien que de bonnes .”

· Il faut se mĂ©fier des mashups qui rĂ©unissent des informations provenant de sources extĂ©rieures sans se prĂ©occuper de les vĂ©rifier. C’est le cas de Zillow , un site fabuleux pour se renseigner dans le dĂ©tail sur l’immobilier aux États-Unis. “L’air de vĂ©ritĂ©” qui s’en dĂ©gage n’a rien Ă  voir avec la vĂ©racitĂ© des donnĂ©es recueillies.

· “En mettant les moyens de production entre les mains des masses tout en leur niant la propriĂ©tĂ© du produit de leur travail, web 2.0 fournit un mĂ©canisme extraordinairement efficace pour rĂ©colter la valeur Ă©conomique du travail fourni gratuitement par le plus grand nombre et le concentrer dans les mains d’une infime minoritĂ© “.

A condition de ne pas rĂ©flĂ©chir beaucoup on pourrait ĂȘtre Ă©galement tentĂ© par sa formule selon laquelle la qualitĂ© de Wikipedia dĂ©pend du nombre d’individus de talent qui y participent. Il ignore complĂštement, idĂ©ologie oblige, tous les mĂ©canismes de dĂ©libĂ©ration qui permettent d’amĂ©liorer constamment le fruit du travail de l’ensemble.

Le problĂšme avec Carr (les raisons d’ĂȘtre de l’urticaire) c’est qu’il a souvent ponctuellement raison. Son intĂ©rĂȘt, c’est qu’il aide Ă  voir des problĂšmes que nous prĂ©fĂ©rerions souvent taire. Il faut donc le lire avec attention? avant de le combattre, car il fait de chacune de ses attaques un tremplin contre une des dimensions les plus intĂ©ressantes de l’Ă©volution du web et des TIC: l’ouverture des outils du pouvoir Ă  plus de gens qu’auparavant.

[Photo Flickr de Renato Sil ]

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